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Le Monde : Les psys s’investissent peu à peu dans le suivi des jeunes radicalisés

le 2 novembre 2016

[Le Monde] Après les milieux judiciaires, les enseignants ou les travailleurs sociaux, les psychiatres et les psychologues entrent dans la lutte contre la radicalisation engagée par l’Etat.

Le sujet de la radicalisation pose bien des questions aux psychiatres et psychologues. Alors que la problématique du passage à la violence à travers l’islam rigoriste a été d’emblée prise en compte dans les milieux judiciaires, qu’après des hésitations, les personnels de l’éducation nationale et les travailleurs sociaux se sont emparés du sujet, les psys sont plus difficiles à convaincre. Les mobiliser est une des priorités du gouvernement. Et le vent est en train de tourner.

« Nous avons besoin de leur implication croissante », confirme Muriel Domenach, la nouvelle secrétaire générale du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR). En France, environ 13 000 personnes sont signalées pour radicalisation, dont 2 000 mineurs. Samedi 22 octobre, le premier ministre, Manuel Valls, a prévu de visiter le Centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté d’Indre-et-Loire (le premier du genre) qui accueille des jeunes radicalisés ou en voie de radicalisation. Le 24 octobre, il doit aussi clôturer une journée de rencontre entre Etat et collectivités territoriales.

Dans le plan d’action interministériel contre la radicalisation et le terrorisme lancé en mai, il était prévu de nommer un « référent radicalisation » dans chaque agence régionale de santé (ARS), chargé de faire le lien avec les cellules de suivi des personnes signalées dans les préfectures. Cela a été fait, y compris à l’échelon départemental des ARS. Etaient aussi demandées des cartographies régionales des ressources en psychiatres et psychologues mobilisables. Sur ce point, la mise en œuvre est plus complexe, vu la lourdeur de l’organisation du secteur de la santé et les questions suscitées.

Pas de pathologie

Pour les psychiatres, il n’y a rien d’évident à ce que le phénomène soit de leur ressort : la radicalisation n’est pas une pathologie. Plutôt un « problème politique », « sociologique », « de criminalité », disent-ils. Pas question surtout de devenir « un maillon de l’appareil d’Etat ». Est-ce notre rôle de repérer ?, se demandent-ils. De signaler ? Faut-il faire passer ce travail avant le reste, alors que la psychiatrie manque de moyens et que la France manque de pédopsychiatres ? Quid du secret médical ?

« L’aspect psy n’était pas évident. Si la prise de conscience est tardive, les choses commencent à se mettre en place », estime cependant Serge Hefez, psychiatre à la Pitié-Salpêtrière, qui raconte que Dounia Bouzar, anthropologue spécialiste de l’embrigadement djihadiste, a dû le « tirer par la manche » il y a trois ans pour qu’ils travaillent ensemble. « Ce n’est pas n’importe quel jeune qui bascule dans le djihadisme, mais les jeunes fragiles, et il y en a beaucoup, peuvent basculer », explique-t-il, s’inquiétant de voir des adolescents de 13-14 ans touchés.

Il y a, selon lui, bien des raisons aux questionnements, comme la peur du danger que pourrait représenter un radicalisé (dans son service, la première hospitalisation a provoqué des craintes pour les soignants et les patients). Il y a aussi la difficulté de la prise en charge : la vision paranoïaque du monde dans laquelle est entré le jeune qui transforme famille et soignants en ennemis, la quasi-addiction au groupe et au recruteur, la dissimulation ou le fait d’avoir à parler de religion. Le mieux est de ne pas se lancer sur ce terrain, estiment les professionnels.

Source Le Monde