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Article : L'écriture autobiographique du "fou"

le 21 novembre 2016

[Santé Mentale] Le site "Comme des fous - Petits comprimés de folie" publie un excellent texte d'Agathe Martin sur l'aveu par "l’écriture de soi ou la tentative de résolution d’une injonction paradoxale de l’institution psychiatrique" 

"Il apparaît que l’aveu autobiographique du fou, constitue une forme de «super-aveu» spontané et exhaustif qui requalifie le fou en «fou-pas-si-fou» pour l’institution et la société et qui peut constituer un sésame pour l’insertion sociale. Dans mon cas spécifique de sujet «fou», peut-on parler d’une forme d’aveu ?" Agathe Martin

L’écriture autobiographique est une pratique très répandue chez les personnes atteintes de pathologie psychiatrique. Que ce soit à travers des ateliers d’écriture réalisés au sein des structures médico-sociales ou par un exercice libre du récit de soi par l’autobiographie, de nombreux malades psychiques se prêtent à cet exercice littéraire sur soi.

Aujourd’hui, ce phénomène de l’écriture de soi des personnes connaissant ou ayant connu une schizophrénie, un trouble bipolaire, des états limites, ou d’autres pathologies psychiatriques graves, prend une autre ampleur avec la publication de leurs récits autobiographiques. Ainsi, une dizaine d’autobiographie de ce type paraissent chaque année en France et ce, depuis une dizaine d’année. Ces écrits autrefois confinés au seul domaine de l’intimité de leur auteur deviennent des livres édités. Accompagnent ce mouvement, des révélations de la part de personnalités se déclarant malades psychiques.

Ces deux faits posent la question de la fonction pour ces auteurs et personnalités de la fonction pour eux de cette démarche de récit de soi. Pourquoi écrire son autobiographie lorsque l’on est atteint d’une pathologie psychiatrique ? Est-ce là une action politique visant à faire reconnaître comme acteur de la société les personnes atteintes de pathologie ? Est-ce une action cathartique visant à alimenter un processus de rétablissement ? Entre tentative de gouvernement de soi et tentative de gouvernement des autres, ces questions, qui se posent pour l’ensemble des personnes atteintes auteures de leur autobiographie, se pose également pour moi, malade psychique passée par plusieurs écrits de soi.

C’est par l’analyse de ma propre démarche que je vais chercher à élucider le rôle de l’écriture de moi dans mon parcours que celui-ci soit perceptible un parcours de rétablissement ou comme un processus de subjectivation. Le rétablissement et la subjectivation sont deux éléments en interaction et ne peuvent réellement se distinguer dans une (re)-construction de soi. Ce sera donc à ma démarche d’écriture que je vais m’intéresser et des liens de cette écriture de moi avec ma subjectivation.

Pour permettre une lecture de ce phénomène d’autobiographie, je me demanderai si il est possible de considérer ces écritures autobiographiques d’un sujet « fou » comme une forme de l’aveu, tel que théorisé par Foucault (Foucault, 2012).

Et plus loin, le système psychiatrique et plus largement la société néolibérale pousserait-elle la personne ayant connu la maladie et l’institution psychiatrique à se livrer à retour sur soi dans une forme d’aveu proche de celle théorisée par Foucault ? Pour répondre à nos deux questions nous examinerons notre expérience personnelle de l’écriture autobiographique, et chercherons dans la compréhension subjective de celle-ci à déterminer si il s’agit d’une forme nouvelle d’aveu que la société imposerait à ses sujets « fous », en la confrontant à la notion d’aveu de Foucault principalement développée dans son cours donné à l’Université de Louvain en 1981 : Mal faire, dire vrai .

Ma démarche d’écriture

C’est en 2001, à 22 ans que je suis internée pour la première fois en psychiatrie. Le diagnostic de psychose tombe assez rapidement et se crée alors un fossé entre mon moi rêvé d’avant l’internement et mon moi réel de malade psychique alors enfermé. Se crée à ce moment une sorte de problème d’accès à la vérité et au réel vécu par sa trop grande brutalité pour être alors audible pour moi.

Je deviens un être inconnu de moi-même car inacceptable dans son nouveau statut de « folle ». Commence alors un long cheminement qui permet une conscientisation progressive de ce la société fait ou veut faire de moi en tant que personne atteinte d’une pathologie psychiatrique.

Puis, viendra plus tard après l’admission de cette assignation, une résistance à cette unique perception de moi comme sujet « folle » et parallèlement pourra se matérialiser quelque chose de l’ordre d’un processus de rétablissement. Ce parcours de subjectivation brièvement décrit et ce processus conjoint de rétablissement, tous deux imbriqués, sont émaillés de période d’écriture sur moi qui me permettent de me former mon identité. L’écriture a eu pour fonction pour moi de faire sens aux expériences vécues et de « faire de l’individu, un sujet », comme le souligne Lainé (Lainé, 1998). C’est à travers l’écriture que j’ai pu me réapproprier mon être et me transformer en sujet de mon existence. Comme le signale Bruner, « la construction de soi est un produit du récit biographique » (Bruner, 1991), l’écriture sur soi permet l’avènement du sujet.

Source Santé Mentale