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Témoignage : Internée et attachée de force, elle dénonce des «traitements inhumains»

le 7 avril 2017

[Le Parisien] Une ex-anorexique dépose un recours contre l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif pour «traitements inhumains». L'isolement et la contention sont encore trop répandus, s'insurge la Haute Autorité de santé.

Sabrina relève lentement sa manche. «J'ai toujours la cicatrice», murmure-t-elle, le regard froncé. Son poignet gauche porte encore les marques de contention , trace indélébile de son année de psychiatrie à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif (Val-de-Marne). C'était il y a dix ans. Pourtant, la jeune femme aux boucles brunes de 36 ans n'a jamais oublié ses conditions d'hospitalisation, semblables, dit-elle, à «un emprisonnement». Elle vient de déposer un recours pour «traitements inhumains et dégradants» contre l'établissement devant le tribunal administratif de Melun. «Contre une forme de psychiatrie», insiste-t-elle. «La France doit évoluer, tonne son avocat, Raphaël Mayet. Les taux d'isolement sont deux à trois fois supérieurs aux pays voisins.»

A l'époque, Sabrina, brillante étudiante en marketing et athlète de haut niveau, est internée sans son consentement, à 25 ans, à la demande de son père. Après un régime, elle s'est enfoncée dans la spirale de l'anorexie . Et pèse 30 kg, parfois 27. A son arrivée, en juillet 2006, à Paul-Guiraud, Sabrina partage une chambre double. Mais elle refuse de guérir, se montre ingérable. Elle ne reprend pas de poids. Le médecin remplaçant s'agace. «Il a dit  pyjama et chambre d'observation d'un ton froid.»

Attachée au lit avec des sangles

C'est l'isolement. Des infirmiers l'emmènent dans une petite pièce aux murs blancs. Un pot, un lit, rien d'autre, «comme dans les années 1950». Elle y passera un an, avec peu de sorties. Sans heure ni conscience du temps, juste avec le cliquetis de la sonde nasogastrique qui la nourrit. «Je me souviens des craquelures du plafond et des oiseaux à travers les barreaux. J'étais devenue un animal qu'on gave.»

Si la jeune femme ne remet pas en cause son hospitalisation — «ma vie était en jeu» — elle fustige un rapport de force permanent. Surtout les moments où cinq infirmiers l'attachent au lit avec des sangles. La scène se répète, et dure à chaque fois «un, deux jours». «J'avais encore arraché ma sonde. Je me suis sentie tellement humiliée», confie-t-elle, les mains légèrement tremblantes.

«J'arrive à comprendre mon histoire»

La colère se mêle à l'incompréhension. «On ne m'a jamais rien expliqué.» A Noël, ses parents ont l'autorisation de lui rendre visite. Elle les supplie de sortir, verse, pour une fois, quelques larmes. «On n'a pas le choix», lui répondent-ils, démunis. «J'ai compris qu'ils ne pensaient qu'à me sauver à tout prix.» Dans sa solitude, Sabrina se souvient d'une soignante. «Qu'est-ce qui vous ferait le plus plaisir ?» lui souffle-t-elle. «J'ai répondu un voyage en Egypte .» «Vous aimez les bijoux ?» Sabrina acquiesce et reçoit quelques jours plus tard une croix de vie égyptienne en argent. «Je l'ai toujours», sourit-elle.

Au bout d'un an, Sabrina atteint les 48 kg et peut sortir. Mais la nuit, dans ses cauchemars, elle entend encore les hurlements des patients, revoit les infirmiers agressés à coups de chaises. «Les soignants souffrent aussi», concède-t-elle. Plusieurs psychothérapies la tirent enfin d'affaire. Cette fois-ci, dans des cabinets, et non à l'hôpital.

Aujourd'hui elle a trouvé un travail d'assistante, s'est pacsée et publie un deuxième livre* en mai. Elle esquisse un sourire : «J'arrive enfin à comprendre mon histoire. J'ai envie de vivre.» Contacté, l'hôpital psychiatrique Paul-Guiraud se défend : «Nous ne sommes pas au courant de ce recours. Jusqu'à présent nous n'avions aucun contentieux avec cette patiente. C'est quelqu'un de très courageux.»

Écoutez le court témoignage radiophonique sur Sud Radio

Source Le Parisien