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Tribune : Soins psychiatriques. Est-il bien justifié de tirer sur l’ambulance psychiatrique ?

le 6 juillet 2017

Texte adressé au journal le Monde, en réponse à l'article paru le 14 juin dernier dans sa rubrique Science et Médecine en Tribune : La santé mentale, une chose trop grave pour être confiée aux seuls psychiatres par Jean-Jacques Bonamour du Tartre, psychiatre, Président de la Fédération Française de Psychiatrie. 

Les décennies se suivent et se ressemblent… Après les années de plomb autour de 2008, où l’on a vu politiques et média se déchainer contre la psychiatrie, les patients et les professionnels, il semble que les attaques prolifèrent en provenance d’autres bords, avec une violence étonnante, sans la nuance pourtant indispensable pour penser un sujet aussi complexe que sensible.

Sous l’alibi de la dénonciation de faits ou d’excès réels, mais localisés, les professionnels de la psychiatrie y sont volontiers présentés comme incompétents, inhumains, un tantinet sadiques, inefficaces et liberticides, et on ne peut que regretter que de certains mouvements associatifs paraissent trouver leur légitimité dans une véhémence quasi diffamatoire, et que trop souvent la caricature et la généralisation à partir de cas isolés priment sur une approche critique argumentée.

Par ailleurs, si la « défense du droit » des personnes est assurément une heureuse dimension du progrès dans la psychiatrie contemporaine, il est à se demander si elle n’est pas devenue l’étendard (le seul ?) de trop nombreux acteurs de ce champ, assimilant répétitivement les patients à des victimes du système, et contestant par ce biais toute légitimité à ses professionnels.

Arguant de l’arbitraire et du non-respect des personnes, c’est carrément un « non-soin » qui y est abondamment dénoncé comme faisant partie des usages ordinaires d’un monde dont il faudrait qu’il ne soit pas, tout simplement…
Une nouvelle anti-psychiatrie semble ainsi à l’œuvre aujourd’hui, peut-être nettement plus radicale que celle des années soixante, paraissant flirter avec le déni de la réalité de la pathologie, toujours prompt à s’emparer insidieusement des esprits dans notre domaine.

Jusqu’où ira ce furieux concours de « psychiatrie-bashing » ?
Nombreux sont les psychiatres craignant que tout cela ne soit que le signe précurseur du démantèlement de la psychiatrie d’adultes à partir de cette dé-légitimation, rejoignant ainsi le sort d’une pédopsychiatrie très lourdement attaquée depuis quelques années…

Quelques réalités méritant d’être rappelées

1. L’émergence d’un trouble ou d’une maladie psychique est presque toujours une catastrophe pour celui qui le subit. Le trouble psychique est par nature un phénomène qui violente terriblement, tant le sujet qui en est porteur, que son entourage, que les professionnels de toute qualification impliqués dans les soins, et sans doute au-delà. Autrement dit, si le trouble psychique fait fracture et scandale, il convoque un travail psychique important des professionnels, qui doivent s’identifier au « malade » pour en identifier le trouble, et s’engager dans les soins et l’accompagnement nécessaires et adaptés. A ce titre, tout l’environnement, familial et soignant, notamment, doit souvent dépasser un premier moment de stupeur, pour ensuite se mobiliser et s’impliquer;

2. Aucun soin ne saurait se faire dans ce domaine sans « le désir soignant » : si la psychiatrie a toujours eu à se coltiner avec une commande sociale qui exige encore plus de protection du groupe dans une société toujours en mal de sécurité, des générations de professionnels se sont investis pour faire de cette contrainte sociale une possible occasion de soins, et c’est faire insulte à leur engagement que de donner d’eux l’image de simples garde-fous, au sens propre du terme. Depuis Pussin et Pinel, les ancêtres fondateurs mythiques de la psychiatrie, ce désir soignant s’est ancré dans l’expérience de plus de deux siècles de la fréquentation quotidienne des « fous », aliénés ou autres malades psychiques, selon la terminologie propre à chaque époque ;

3. La démarche psychiatrique implique toujours un engagement durable des psychiatres et des équipes dans le soin et l’accompagnement : tout psychiatre, de secteur notamment, sait et gère comme il peut, avec tous ses collaborateurs, toute une population de patients qui ne tiennent en dehors de l’hôpital qu’à la condition que le phénomène d’affiliation par les soins soit consistant et permanent, et les équipes assument avec parfois beaucoup d’héroïsme la dépendance qui s’est dessinée ainsi ;

4. notre métier suppose de créer sans cesse du soin « sur mesure » : au-delà des données scientifiques connues, nous savons que le « bon soin » est celui que le patient accepte au moment où il est en situation, c’est un soin co-fabriqué « in situ », manufacturé, en quelque sorte. Il convoque une multiplicité d’approches dans l’élaboration de projets de soin (la biologie, la psychopharmacologie, les psychothérapies, la psychanalyse, les soins institutionnels, parfois l’exercice d’une certaine contrainte, la compensation du handicap induit, ou encore les diverses aides psycho-sociales, etc.), et s’étaye à la fois sur la psychopathologie et le souci de l’accompagnement social de la personne ; 

Source Psydoc France