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Article : Les antidépresseurs sont encore mal connus

le 5 avril 2017

[Le Matin] En Suisse, les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à prendre des antidépresseurs. Mais, prudence, ces produits ne sont pas la solution à toutes les formes de dépression.

«C’est simple, si j’arrête les antidépresseurs, j’ai envie de mourir. Tout m’agresse», a confié Muriel Robin à Télérama . Dans une longue interview, l’humoriste française a évoqué tout haut une réalité que bon nombre de personnes vivent tout bas. Celle de la dépression, qui se caractérise par un sentiment durable de tristesse, une perte de plaisir, une baisse de l’estime de soi, une vision négative du monde, parfois une irritabilité, des troubles du sommeil, de l’appétit et de la concentration. Ou encore, dans certains cas graves, des idées noires. Pour lutter contre ce sentiment de désespoir, beaucoup ont recours, comme Muriel Robin, aux antidépresseurs. Selon le rapport 2016 sur la santé psychique en Suisse, réalisé par l’Observatoire suisse de la santé, 3,7% des personnes interrogées prennent des antidépresseurs chaque jour, les femmes étant deux fois plus concernées que les hommes.

Largement prescrits et parfois pris au long cours, ces médicaments n’ont pourtant rien d’anodin: «Ils agissent, au niveau du cerveau, sur des mécanismes neurobiologiques fondamentaux», explique Nicolas Schaad, professeur de pharmacologie à la Faculté de médecine de Genève. Bien qu’ils soient utilisés depuis longtemps, il n’y a aujourd’hui encore aucune certitude quant à leur fonctionnement. On sait qu’ils agissent au niveau des neurotransmetteurs, des substances chimiques chargées d’assurer la communication entre les neurones. Mais de quelle façon? «On constate qu’ils améliorent la régulation de ces substances nécessaires à la neurotransmission, en augmentant les quantités libérées ou captées par les neurones», explique le Dr Nicolas Belleux, vice-président du Groupement des psychiatres vaudois et psychothérapeute à Lausanne. Mais leur action ne se limite pas à cela.

D’après les dernières hypothèses scientifiques, les antidépresseurs joueraient sur deux tableaux. Ils favoriseraient d’une part la neurogenèse, c’est-à-dire la production de nouveaux neurones. D’autre part, ils permettraient de normaliser l’activité des hormones du stress: «Dans les états dépressifs, il peut y avoir une hyperactivité de l’axe du stress qui se traduit, chez les personnes déprimées, par une augmentation de cortisol», explique Nicolas Schaad.

Les antidépresseurs sont nombreux sur le marché. Les différentes classes existantes se distinguent par leur mode d’action et les molécules utilisées. Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) sont souvent prescrits en première intention. On a ensuite les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la noradrénaline (ISRN) et les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (IRSN). Enfin, les tricycliques, qui sont parmi les plus anciens et qu’on réserve aux dépressions résistantes. Tous ne provoquent pas les mêmes effets, mais les études démontrent néanmoins une efficacité similaire. «C’est surtout le profil d’effets secondaires qui change, explique Nicolas Schaad. D’où l’importance de bien sélectionner le médicament pour chaque patient et, si besoin, d’en changer.» Les effets indésirables (maux de tête, nausées, anxiété, nervosité, baisse de la libido, variations de l’appétit, etc.) apparaissent en début de traitement et s’estompent généralement avec le temps.

Réactions différentes selon les patients

Quant aux effets attendus, il faut entre trois et quatre semaines pour qu’une amélioration globale de l’humeur commence à apparaître. «Les angoisses diminuent, la tristesse se fait moins envahissante. La personne est à nouveau capable de s’émouvoir et de se réjouir. En revanche, la fatigabilité, les troubles de la mémoire et de la concentration mettent plus de temps à s’atténuer», décrit la Doctoresse Hélène Richard-Lepouriel, médecin adjointe responsable de l’Unité des troubles de l’humeur aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Mais «tous les patients ne réagissent pas de façon identique, y compris avec une même molécule», nuance le Dr Belleux. Preuve, selon le spécialiste, qu’il reste une part de mystère quant à ces traitements et que la dépression ne se réduit pas à des processus chimiques.

En effet, de nombreuses causes peuvent être à l’origine d’une dépression: une fragilité métabolique, une hérédité familiale ou encore un contexte de vie difficile (perte d’un être cher, rupture, licenciement, par exemple). «Ça m’étonne que les gens arrivent à vivre la vie que l’on vit sans rien prendre. On n’est pas tous faits pareil, moi, je ne peux pas», a encore déclaré Muriel Robin. «On vit dans une société qui va toujours plus vite et qui est toujours plus exigeante. Des symptômes de dépression peuvent naître si on se sent impuissant, au travail ou dans sa vie personnelle», déclare le Dr Belleux. Pour autant, les antidépresseurs ne sont pas toujours la solution.

Ces médicaments devraient être réservés aux formes modérées à sévères de la maladie, au besoin avec une psychothérapie. Pour les dépressions légères en revanche, «leur efficacité est limitée. Les études démontrent un fort effet placebo. De même, après 65 ans, ils sont beaucoup moins efficaces», affirme Nicolas Schaad. Le confort et le coup de blues passager ne sont donc pas de bonnes indications. En cas de perte de motivation, de plaisir, ou lorsqu’apparaît une tendance à l’isolement, il peut être utile de consulter son médecin traitant ou un spécialiste, en gardant à l’esprit qu’il existe d’autres outils pour aller mieux (lire encadré) qu’une simple prescription de comprimés, concluent les spécialistes.

Source Le Matin