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Bénin : Un système D à l’hôpital psychiatrique inspire les médecins occidentaux

le 31 mai 2017

[Jeune Afrique] Depuis plus de vingt ans, l’association Saint-Camille-de-Lellis pallie le manque de soins pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques au Bénin. Tant bien que mal, mais avec de vrais résultats. 

À l’entrée du centre psychiatrique de Tokan, un groupe de jeunes échangent des plaisanteries, donnant au nouvel établissement de l’association Saint-Camille-de-Lellis, dans la commune d’Abomey-Calavi, des airs de colonie de vacances. Alors que l’heure du dîner approche, ni la pluie qui se met à tomber ni le pas de course d’une infirmière se rendant au chevet d’un patient en crise ne viennent entamer la bonne humeur des pensionnaires.

Sept mois après son ouverture, le centre de soins accueille près de 170 patients. Dans leur grande majorité, ils sont atteints de troubles neuropsychiatriques graves : schizophrénie, troubles bipolaires, psychoses paranoïaques, autisme et épilepsie. En semaine, entre 40 et 100 consultations ont lieu chaque jour. Le confort y est rustique – jusqu’à huit personnes se partagent un même dortoir, couchant sur un lit artisanal ou sur une natte –, mais le cadre apparaît spacieux et aéré.

Des soignants qui sont aussi des malades

Le directeur du centre de Tokan, Ernest, 33 ans, est bipolaire. Lorsque sa maladie s’est déclenchée, en 2006, sa famille, installée à Cotonou, l’a d’abord conduit chez des pasteurs et des tradipraticiens, pensant qu’il s’agissait d’un cas de possession. Ernest est ensuite allé consulter à Jacquot, l’unique centre national hospitalier de psychiatrie du pays, avant d’être hospitalisé un mois durant dans une clinique privée.

« Ça n’a rien donné », constate cet ancien professeur de mathématiques dans le secondaire. Six ans plus tard, en désespoir de cause, sa famille l’envoie dans l’un des centres de soins de la Saint-Camille, à Bohicon, dans le sud du pays. Grâce aux traitements, le jeune homme parvient à se stabiliser. Mais, chaque fois qu’il retourne chez lui, il rechute au bout de quelques semaines. Grégoire Ahongbonon, le fondateur de l’ONG, lui propose alors de demeurer sur place et de prendre la direction du nouveau centre, après une formation de trois mois.

C’est l’une des particularités de la Saint-Camille : la majorité du personnel soignant et des animateurs sont eux-mêmes d’anciens malades. « Quand le patient voit que celui qui le soigne suit, lui aussi, un traitement, cela facilite les choses », explique Grégoire Ahongbonon.

Julien, aide-soignant au centre de soins d’Avrankou, à une vingtaine de minutes de route de Porto-Novo, la capitale administrative, est l’un de ces rescapés. À 17 ans, alors qu’il est en terminale – le seul de sa famille, très pauvre, à avoir atteint ce niveau scolaire –, il est frappé par la schizophrénie. Ne sachant plus quoi faire du jeune homme, devenu violent, sa famille le maintient enchaîné dans une cabane à Bantè, un village au centre du pays. Il le restera jusqu’à ses 25 ans.

Lorsque Grégoire Ahongbonon vient le chercher, en octobre 2011, c’est pour ses proches un soulagement. Cinq ans et demi plus tard, difficile de déceler sur le visage de ce grand gaillard les signes de la maladie mentale et les stigmates de son lourd passé. « Il m’en a fait voir de toutes les couleurs », se remémore, dans un éclat de rire, le fondateur de la Saint-Camille, qui reconnaît avoir eu du mal à définir la prise en charge adéquate pour lui.

Grégoire Ahongbonon n’est ni psychiatre ni médecin. Rien ne prédestinait d’ailleurs cet homme de 65 ans, marié et père de cinq enfants, à consacrer sa vie à la maladie mentale. Parti à l’aventure à l’âge de 19 ans, il officie d’abord comme vulcanisateur à Bouaké, en Côte d’Ivoire, avant de devenir propriétaire de taxis.

Sa vie bascule lors d’un pèlerinage à Jérusalem, auquel il participe après avoir perdu ses économies. À son retour en Afrique de l’Ouest, Grégoire Ahongbonon est bouleversé par la situation de ces hommes et de ces femmes atteints de troubles psychiatriques, livrés à eux-mêmes, qui vivent dans la rue quasi nus et fouillent dans les poubelles pour pouvoir manger. Aidé de sa femme, Léontine, il leur apporte de l’eau et de la nourriture. Puis il se propose d’aménager l’ancienne buvette de l’hôpital public de Bouaké afin de leur offrir un refuge.

Source Jeune Afrique